Quand l’art (contemporain) s’empare de l’architecture (moderne) [FR]

December 1, 2009

Dans l’ouvrage Villes imaginaires et constructions fictives, Robert Klanten et Lukas Feiress nous donnent à voir des œuvres d’artistes contemporains qui ont toutes en commun d’aborder le thème de l’architecture.

Filip Dujardin, Sans Titre.

Publié en français en octobre 2009 (après une première parution en anglais quelques mois plus tôt sous le titre Beyond Architecture – Imaginative Buildings and Fictional Cities), le projet consiste à montrer des “visions d’artistes, des œuvres qui sont autant de constructions fictives capables de métamorphose et d’interaction, de scénarios urbains d’une grande énergie, de villes imaginaires fantastiques, de paysages mouvants qui tous libèrent l’imagination et révèlent la puissance de l’architecture en tant que source d’inspiration pour les artistes” (extrait de l’introduction de Lukas Feiress, artiste et commissaire d’exposition). Le corpus est particulièrement fouillé et les concepteurs de l’ouvrage réunissent, au sein d’un même ouvrage, des œuvres d’artistes mondialement connus et d’autres dits “émergents” comme on aime à désigner pudiquement le manque de notoriété… Ce sont au final des travaux de plus de 120 artistes qui sont exposés suivant une séparation parfois artificielle en 3 chapitres selon l’échelle adoptée: édifice singulier, rue plurielle et ville infinie. Séparation artificielle en effet, car si certaines pièces proposent des constructions isolées et sorties de tout contexte urbain, c’est bien toujours de ville qu’il est question dans cet ouvrage. Et majoritairement de la ville perçue comme une construction humaine uniforme, normalisée sous l’effet de la globalisation.

Simon Boudvin, "semi-collectif"

Qu’il s’agisse de montrer les limites et le caractère conventionnel de la création architecturale contemporaine en proposant en contraste une architecture utopique et libérée de toute contrainte économique, technique voire même intellectuelle (voir par exemple les photomontages de Filip Dujardin), ou bien de souligner à travers des postures alarmistes les effets du consumérisme (comme par exemple Arbeit McFries de Jake et Dinos Chapman), l’ouvrage peut être lu comme une analyse critique de la production architecturale et urbanistique moderne puis contemporaine à travers le choix d’un corpus d’œuvre.

Les sociologues urbains marxistes des années 60 et 70 dénonçaient une ville marchande et brutale, qu’ils analysaient comme une projection spatiale de rapports sociaux. La pièce de David Keating, Global Village idiot, s’inscrit dans leur suite: à partir d’emballages cartons de paquets de gâteaux et de cigarettes est construite une cathédrale.

Mounir Fatmi, "Save Manhattan 03: Sound Architecture".

Il ressort de cet ouvrage un certain nombre de propos des artistes sur les problématiques urbaines et architecturales en discussion dans le milieu de la recherche sur la ville. Sur la question du périurbain, plusieurs artistes interrogent l’avenir des lotissements pavillonnaires: Simon Boudvin, avec ses photomontages (semi-collectif ), illustre l’uniformité de ces espaces et de leurs modes de vie associés symbolisés par la clôture en limite de parcelle. Les grands ensembles, figures de l’architecture moderne des années 50-60, ne sont pas en reste. Jordi Colomer qui circule devant des bâtiments emblématiques en brandissant une maquette du bâtiment en arrière-plan (Anarchitekton) nous fournit l’occasion d’un retour au projet initial des architectes. Mounir Fatmi, avec ses installations composées de VHS (Skyline) ou d’enceintes (Save Manhattan 03 : Sound Architecture), propose des “silhouettes urbaines” uniformes et gigantesques.

Jordi Colomer, "Anarchitekton"

Ce n’est pas de pratique collaborative dont il est question à travers cet ouvrage, mais d’une démarche quasiment inverse, que l’on pourrait qualifier de “marginale sécante” pour reprendre un terme des sociologues des organisations. Les champs de compétences se distinguent clairement, entre art et architecture. C’est bien d’art dont il est question, et d’art produit par des artistes qui se penchent sur le champ de l’architecture. Il ne s’agit pas d’une production collective d’artistes et d’architectes, mais bien d’une critique par les artistes de la production architecturale suivant leur langage propre, celui des arts visuels.

Du point de vue des postures de travail, la démarche est opposée à celle de “l’art urbain” au sens donné par les urbanistes, celui des projets urbains où l’on invite des artistes à investir la ville en y installant des pièces dans l’espace public, souvent suivant le principe du décors, voire de la décoration. Ici, nous avons affaire à un album d’images se faisant autant de possibles, probables et improbables, d’une ville.

Quant au principe curatorial consistant à “thématiser” des œuvres d’art pour les regrouper collectivement, quitte à les faire rentrer au forceps dans un cadre précis et nécessairement réducteur, il est ici probant, au moins pour les acteurs de l’urbain. La reproduction photographique de ces œuvres devient le support d’interprétation d’autres objets, architecturaux, et intéresse par là-même un public lui aussi sécant.

Bertrand Vallet
Ce texte est inspiré en partie de discussions avec Marlène Perronet et Romain Gibert, mais il n’engage évidemment que son auteur…

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Villes imaginaires et constructions fictives. Quand l’art s’empare de l’architecture, sous la direction de Robert Klanten et Lukas Feiress, Ed. Thames et Hudson, oct. 2009.

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